Le cerveau aime-t-il le Gluten? ou l’impact sur la concentration ..

 

Novak Djokovic a adopté, depuis 2011 un régime sans gluten auquel il attribue aujourd’hui ses brillants résultats, et sa concentration sans faille. Simple effet placebo ?

NO BREAD, NO PAIN !

Un virage brutal est survenu dans la vie du joueur serbe en 2011, qu’il racontera deux ans plus tard dans son best-seller « Service Gagnant ». C’est à l’issue d’un match cauchemardesque de trop qu’il s’est enfin résolu à suivre le conseil maintes fois répété par l’un de ses compatriotes, le Dr Itor Cetojevic. L’homme n’a rien d’un charlatan, et ce sont les brusques pannes de courant du joueur qui l’ont mis sur la piste d’une authentique maladie coeliaque. Cette maladie, découverte il y a plus de 2000 ans mais comprise depuis moins d’un demi-siècle, met en jeu une réponse immunitaire dirigée à la fois contre la gliadine, qui est l’une des protéines constitutives du blé, qu’on désigne de manière globale par « gluten » et contre la paroi de la muqueuse intestinale (voir l’encadré1. ). Que se passait-il vraiment ? Au cours de ce match, disputé contre le Français JW Tsonga, le joueur se délite sous les yeux d’un public médusé : Sans force, l’esprit embrumé comme au lendemain d’une cuite, en proie à d’insupportables maux d’estomac, victime de vertiges et de problèmes respiratoires au quatrième set, Djokovic a complètement lâché prise pour finalement s’incliner en cinq manches. «Mon corps était brisé. Heureusement, la fin est très vite arrivée, comme une exécution», lâche-t-il en forme de confession dans cet ouvrage. On connaît la suite de l’histoire, l’arrêt des pâtes, des pizzas, et la montée en puissance d’un joueur désormais infaillible dans le registre de la concentration et de la force mentale.

Une telle évolution, sur le plan cognitif, est spectaculaire, et l’attribuer à la simple éviction d’une catégorie d’aliments plutôt considérés comme générateurs de troubles digestifs, mais aussi vantés pour leur intérêt énergétique, peut semble un peu rapide et abusif, voire fallacieux pour tous ceux qui se souviennent, à une autre époque, du régime du Dr Haas, popularisé par Martina Navratilova, et qui nécessitait indéniablement d’être sponsorisé par Buitoni pour ne pas se ruiner en budget spaghettis. Les temps ont bien changé en trente ans ! Pourtant, de nombreuses études se sont amoncelées, ces dernières années, pour rendre un peu plus crédible cette relation complexe qui peut unir certains composants de notre assiette et les troubles cognitifs ou comportementaux. Pour comprendre ce lien subtil, il convient de considérer deux éléments essentiels. D’une part, au-delà de sa valeur nutritionnelle, tout aliment possède des potentialités toxiques et immunitaires. C’est clairement sous cet angle qu’on doit aborder l’intérêt du « gluten free ». D’autre part, un maillon essentiel sert de relais entre le gluten (ou la caséine) et les fonctions cérébrales : c’est l’écosystème intestinal. Dans ce domaine, les connaissances avancent à la vitesse d’un TGV lancé en rase campagne et quiconque cesserait, ne serait que pendant un trimestre, de suivre les publications scientifiques sur cette question, serait vite dépassé par les événements. Essayons, malgré tout, d’y voir plus clair pour avoir l’air un peu moins nouille.

UNE HISTOIRE TRÈS RÉCENTE…

Un débat surgit très vite quand on parle du gluten : S’agit-il d’un effet de mode ou au contraire a-t-on découvert un nouveau scandale alimentaire qui viendrait alimenter un peu plus la théorie du complot? Comment un aliment tel que le pain, qui a accompagné tant de civilisations et a été sacralisé par le christianisme, deviendrait-il soudainement l’instrument du diable ? Comment les générations qui ont survécu aux guerres et aux famines en se nourrissant surtout de pain (au début du XXème siècle, un adulte Français en avalait environ 600 g/jour tous les jours) n’ont-elles pas connu ce problème. Pourquoi, paradoxalement, d’autres feraient-ils remonter le problème du gluten à la sédentarisation de l’espèce humaine, à l’élevage et à l’agriculture, et à l’abandon du régime « paléo », qui séduit une nouvelle génération de gogos, et ce au prix d’arguments pseudo-phylogénétiques que contredisent les faits historiques ? Un tel paradoxe, et une si puissante remise en cause émotionnelle de nos habitudes alimentaires les plus fondamentales, ne peut que susciter incrédulité et déni et cela peut expliquer pourquoi, en dépit de publications de plus en plus indiscutables. On comprend mieux, également, pourquoi certains auteurs préfèrent aborder la question sous l’angle de la psychiatrie, en se lançant sur le terrain des « croyances alimentaires », des effets magiques ou- pourquoi pas- de l’orthorexie, pour expliquer ce succès que personne n’a vu venir. Bien sûr cette « psychiatrisation » du « gluten free » offrirait un cadre de lecture confortable à l’histoire de Djokovic. Ainsi, si on suit ce raisonnement facile, ce serait d’abord parce qu’il aurait cru en cette solution miraculeuse (qui, comme tous les miracles, est d’une simplicité enfantine) qu’elle marcherait. Il en irait bien sûr de même pour tous ceux qui ressentiraient un mieux-être subjectif avec l’arrêt du gluten. « Effet placebo », évidemment lâcheront-ils. A ce stade, si on adopte une attitude d’impressionnisme biologique, c’est-à-dire si l’on tente de voir les faits de suffisamment loin pour les comprendre sans trop entrer (tout de suite) dans les détails, on peut dresser le constat suivant : Dans le problème de la perte de tolérance à un aliment, il existe la conjonction de deux faits ; l’évolution de l’aliment et la modification des capacités à le tolérer. Pour expliquer cela aux patients, et leur permettre de comprendre pourquoi, en 1945, les gamins qui sortaient de la guerre en ayant survécu avec du pain chapardé et du lait bu aux pies des vaches, n’ont jamais développé d’allergies à ces aliments, on peut employer la comparaison suivante : Le gluten, tel qu’il a évolué ces dernières décennies, avec la sélection de variétés de blé plus panifiables, et plus riche en gluten (dont certaines protéines contribuent au caractère panifiable de la farine) se compare à l’évolution physique de Mickael Jackson après 20 ans de chirurgie esthétique. Alors que les changements du fonctionnement de notre immunité, notamment au cœur de notre intestin, évoqueraient le sort de sa maman gravement atteinte de cataracte. L’intolérance alimentaire, au sens large, correspond à la situation rencontrée quand les deux doivent se retrouver dans le hall de Charles de Gaulle à 18 h. Autrement dit, s’interroger sur l’intolérance au gluten revient à se questionner sur les atteintes subies par notre microbiote, et notamment le culte de l’asepsie et l’emploi déraisonné des antibiotiques et des vaccins. Plusieurs arguments soutiennent cette hypothèse ; ainsi, l’utilisation précoce d’antibiotiques (lors de la 1ère année) est associée à une augmentation du risque de certaines maladies à l’âge de 5-6 ans. Il s’agira par exemple de l’asthme et des allergies (12, 13, 19), ou de la Maladie de Crohn (8).

De fait, les « virus informatiques » ayant pénétré les logiciels de notre immunité ont conduit, en l’espace de deux générations, à une augmentation exponentielle des manifestations immunitaires dirigées à l’encontre de certains aliments. De fait, contrairement à une idée qui gagne du terrain, ce n’est pas à cause de l’abandon de notre statut de « chasseur cueilleur » que ces intolérances croissent à la vitesse du vote FN dans les campagnes. Plus simplement, c’est notre utilisation déraisonnable d’agents qui faussent les relations entre les aliments et notre immunité, et le recours à une nouvelle race de blé, qui créent le conflit… comme si vous vous dirigiez vers l’entrée d’une boîte de nuit et que le physionomiste qui vous laissait toujours entrer avait été remplacé par un cerbère qui vous chasse faute d’avoir amené vos papiers… alors que vous êtes un habitué des lieux. A cela s’ajoute le fait que beaucoup d’acteurs du débat entre les « pro » et les « anti » gluten font semblant de croire qu’on désigne, par ce terme, une catégorie d’aliments homogènes, similaires sur toute la surface du globe… alors que si mes grands-parents redescendaient sur Terre et qu’on leur proposait de la baguette de « Point Chaud » en leur expliquant qu’il s’agit de pain, ils riraient de bon cœur !

 

LA BIOLOGIE NE DIT PAS TOUT :

Beaucoup de sujets développant d’authentiques réactions au gluten ne présentent pas forcément d’anomalies biologiques, mais manifestent des troubles au quotidien qui les perturbent énormément, fatigue, anxiété, troubles du sommeil. Comme les marqueurs biologiques reviennent souvent normaux, on a longtemps considéré que ces patients rentraient dans le registre de la psychiatrie et développaient des phobies alimentaires. Or, la réalité est bien plus complexe que cela et la résonance médiatique de l’histoire médiatique de Djoko a permis à bon nombre de patients incompris de pouvoir enfin se faire entendre et être pris au sérieux, y compris de la part des scientifiques. Une étude parue fin 2011 illustre cette nouvelle tendance. Les gastro-entérologues américains qui ont conduit ce travail, le Pr Biesekirski et ses collègues (1), ont décidé de s’intéresser de manière plus précise ces patients « embêtants », qui ne présentent pas d’anticorps anti-gluten positifs, se plaignent de maux de ventre permanents, demandent avec insistance à mettre en œuvre un régime sans gluten et finissent, de guerre lasse, à l’initier sans en parler à leur gastro-entérologue. Six mois plus tard, tout guillerets, ils reviennent pour leur rendez-vous semestriel pour confirmer à leur spécialiste que, « depuis qu’ils ont arrêté le gluten par eux-mêmes », ils n’ont plus jamais mal au ventre. Qu’ont fait Biesekirski et ses collègues ? Il s ont décidé de mettre en place une étude originale portant sur 34 de ces patients ayant banni le pain et les biscottes. Ils ont séparé ces volontaires en deux groupes. Ils ont demandé à ceux du premier de réintroduire quotidiennement deux tranches de pain et un muffin. Ils demandèrent la même chose à l’autre moitié. Mais, dans le premier cas il s’agissait de pain et muffin sans gluten, alors que dans le second cas il s’agissait de la variante « classique », que ces cobayes avaient donc réintroduit à leur insu. L’expérience dura un mois et, toutes les fins de semaine, on demandait à ces 34 personnes de se situer entre 0 et 10, sur une échelle en ce qui concernait 4 critères : la fatigue, les douleurs non digestives, l’inconfort digestif et la qualité de vie. Dès le 8ème jour de réintroduction du gluten, tous les scores s’effondraient, la pire détérioration s’observant sur le plan de la fatigue et de la concentration. Tout ceci survenait sans la moindre modification des marqueurs biologiques. Pourquoi ? Mystère… Toujours est-il que depuis trois ans, l’intolérance au gluten est médicalement posée soit en présence de marqueurs biologiques positifs (voir l’encadré 2), soit lorsque 8 jours complets d’éviction procurent une amélioration significative.

 

LES BOYAUX ME MONTENT A LA TÊTE…

Comment expliquer l’effet du gluten sans intervention de l’immunité ? Si pour certains médecins cela relève d’un mystère sur lequel ils ne tiennent pas trop à s’étendre, pour d’autres, il existe des raisons tout à fait rationnelles. Revenons à l’intestin. En présence d’un déséquilibre chronique de l’écosystème intestinal, les réponses immunitaires en jeu peuvent conduire, peu à peu, à une agression de la muqueuse, aboutissant à une hyper perméabilité chronique. Dans ce contexte, certains éléments normalement cantonnés à la lumière intestinale pénètrent dans notre organisme (17). On pense habituellement aux protéines, qui sont suffisamment grosses pour se comporter comme des antigènes et déclencher, au fil du temps, une réponse immunitaire et inflammatoire. Ce phénomène, avéré dans le contexte des maladies auto-immunes, ne permet pas d’expliquer les troubles cognitifs ou la baisse fatale de concentration pouvant survenir en plein match. Pour comprendre ce qui se passe, il convient de considérer une autre catégorie de molécules, constituées de fragments de ces protéines, notamment de petits bouts de gliadine. Apparus lors de la digestion, ces peptides qui contiennent 5 à 6 acides aminés, se glissent dans notre organisme et vont interférer avec certaines aires cérébrales ou divers récepteurs sensoriels (17). Ces molécules constituent une famille désormais connue des biologistes, qui les nomment les « exorphines ». Comme leur nom le suggère, elles ressemblent à s’y méprendre aux « endorphines », et se lient aux mêmes récepteurs. Les « endorphines » sont fabriquées par nos tissus alors que les « exorphines » proviennent de l’extérieur. Ils se ressemblent, de la même manière que les Coréens du Nord ressemblent à ceux du Sud… Mais si on pousse la comparaison, c’est pour indiquer que ces exorphines exercent des effets, dans nos tissus radicalement opposés à ceux des endorphines (4). Des biochimistes russes ont en effet démontré que ces molécules pouvaient amplifier les douleurs, créer un état d’anxiété, contribuer à des perturbations comportementales. Ces scientifiques plutôt branchés sur la biochimie confirmaient, sans le savoir, les travaux pionniers du Pr Reichelt, en Norvège, qui avait invoqué la présence de peptides dérivés de certaines formes de caséine et de gluten dans l’organisme d’enfants autistes, de patients schizophrènes (10, 16), et plus récemment la désormais célèbre neurologue nutritionniste britannique, Natasha Campbell Mc Bride (2), a montré à quel point ces petites molécules pouvaient occasionner de grands dégâts… notamment sur le plan cognitif. Elle les place au premier rang des facteurs pouvant favoriser d’authentiques troubles de l’attention, de mémorisation, comme Tsonga a pu le constater lors du Tournoi de Melbourne 2010 contre Djoko…

 

 

LES GERMES DE LA RÉVOLTE :

Un autre phénomène peut contribuer à cette guerre intestine. Divers travaux suggèrent qu’il existe des réactions croisées entre un germe présent dans notre intestin et le gluten, de sorte que quand l’un est là et flambe, l’autre déclenche une réaction immunitaire, une agression de la muqueuse, et le passage de peptides. Ce germe complice des désordres est le candida albicans, que certains gastro-entérologues, depuis plus de 10 ans mettent en cause dans le déclenchement de nombreux cas de maladie coeliaque (3, 14). On conçoit tout à fait qu’il puisse, dans le contexte de la vulnérabilité immunitaire propre à l’exercice, prendre ses aises et initier le démarrage de réponses adverses.. avec tout le cortège des troubles attentionnels et cognitifs qui l’accompagnent. Natasha Campbell pointe la responsabilité de ce champignon dans la survenue de l’épidémie de « dys » qui touchent les enfants des générations 90 et 2000. Le duo infernal gluten- candida profite donc de la moindre période de déprime immunitaire pour affecter le fonctionnement cérébral. Sans doute un tel problème existait-il chez Djoko puisque, outre l’arrêt du gluten, son régime exclut les sucres « rapides », dont on sait qu’ils font flamber la mycose. Il exclut également les protéines laitières, vectrices de caséine, famille de protéines qui, à l’égal du gluten, fournit une grande quantité d’exorphines perturbatrices. Il est dommage que les grands maîtres de la psychiatrie française répugnent à y regarder de plus près, alors même que dans d’autres pays les statistiques pointent un réel état d’urgence. Chez les enfants pour lesquels le diagnostic de maladie coeliaque a été posé, on rencontre beaucoup plus de cas d’hyperactivité, de déficit d’attention, de fatigue, de troubles de l’apprentissage, de aux de tête… et sans doute peu de futurs champions de tennis (23). N’en voulons pas, cependant, à ces spécialistes. Ces chiffres n’ont été publiés qu’il y a 11 ans… Laissons-leur le temps d’en prendre connaissance. Vu la longue histoire de la maladie coeliaque, pourquoi se montrer pressé ?

 

 

Réflexion 1 : LA MALADIE COELIAQUE… UNE HISTOIRE ANTIQUE.

La première description de ce qu’on qualifia plus tard de « maladie coeliaque » a été faite par le médecin grec Arateus en l’an 100 avant J.C. . Il la qualifia à l’époque de « diathèse abdominale », expression qui appartient au XXIème siècle aux concepts naturopathiques. Lors de la première retranscription de son travail en langue latine, en 1552, le terme grec désignant l’abdomen « koilaki », fut traduit par « coeliaque ». Tombée en sommeil, l’étude médicale de cette maladie connut une seconde jeunesse en 1888, grâce aux travaux d’un médecin américain, le docteur Gee. Il développa la sémiologie de cette pathologie en s’appuyant sur l’ensemble des observations cliniques faites auprès de ses patients présentant cette maladie. Même si les praticiens commencèrent à identifier et à tenter de traiter cette maladie lors des décennies suivantes, ce n’est qu’en 1953 que le Pr Dicke et ses collègues évoquèrent pour la première fois la présence, dans la farine, d’un facteur qui semblait favoriser la maladie coeliaque. A cette époque, compte tenu d’une localisation des symptômes essentiellement intestinale, cette pathologie resta dans le giron de la gastro-entérologie. Mais cela ne dura pas, ce que peu de nos lecteurs savent sans doute. Entre 1963 et 1965 certains auteurs démontrèrent que la « dermatite herpétiforme » constituait une variante dermatologique de cette maladie. C’était la première fois qu’on évoquait la possibilité que la maladie coeliaque puisse présenter une expression extra-digestive (7). C’est à peu près à la même époque, en 1966, que furent décrits les premiers cas de patients souffrant d’atteintes dégénératives neuronales, liés à une réaction liée au gluten. Le professeur Marios Hadjivassiliou, du Département de Neurologie de l’Hôpital de Sheffield, et son inséparable comparse, le gastro-entérologue David Sanders, exerçant dans le même hôpital mais un étage plus haut, finirent par démontrer la présence d’anticorps anti-transglutaminase dans le cerveau de ces patients, et cette présence étonnante aboutit à une dégénérescence de cellules du cervelet ou du cortex. Plus récemment un mécanisme similaire a été décrit dans le cas de la sclérose latérale amyotrophique ou certaines formes d’épilepsie (15). Comment en sont-ils venus à réunir leurs compétences et à découvrir ce phénomène ? Tout simplement parce qu’ils étaient troublés de voir qu’ils avaient un grand nombre de patients en commun. Leur travail publié en 2010 dans « The Lancet » a posé les bases de la maladie coeliaque dite « neuronale »… qui est tout « sauf un nouveau snobisme », pour reprendre l’expression pour le moins malheureuse du psychiatre français Gérard Apfeldorfer.

 

Réflexion 2 : LA BIOLOGIE COELIAQUE, UN CASSE-TÊTE CHINOIS !

Jusqu’à récemment encore, le terme d’intolérance au gluten était synonyme de « maladie coeliaque », et la confusion existe encore dans l’esprit de beaucoup de gens, patients et thérapeutes. Dans cette histoire, tout le monde ne parle de la même chose sous le même terme. De plus, on parle également souvent de la même situation avec différentes expressions. Vous nous suivez ? Non, alors on reprend tout. En fait, la maladie coeliaque est une authentique intolérance au gluten, dûe au développement d’une réponse immunologique adaptative aberrante. Ce mécanisme se développe sur la base d’une prédisposition génétique qui contribue à une réponse dirigée à la fois contre une séquence de la gliadine (qui est apparente lorsque la protéine est prise en charge par une enzyme intestinale nommée la transglutaminase) et contre une autre protéine constitutive de la paroi intestinale, où se trouve- pure coïncidence- cette même séquence, comme si un malheureux individu, sosie de Ben Laden, vivait à New York et était régulièrement l’objet d’insultes et de coups (22) . Ainsi, en présence de cette prédisposition, et de facteurs aggravants tels qu’un déficit en fer (6) ou une mycose digestive (3, 14), le système immunitaire s’emballe et réagit à chaque fois que la séquence cible apparaît c’est-à-dire, en gros, après chaque repas, tant que le sujet concerné n’a pas l’idée de stopper le blé, l’orge ou le seigle. Cette forme d’intolérance, qui touche 2% de la population, peut conduire à de sévère lésions digestives mais aussi, comme l’ont montré des travaux plus récents, à des atteintes graves du cervelet, des motoneurones ou du cortex (7). La biologie peut-elle aider à repérer les victimes potentielles ? C’est loin d’être le cas. En effet, les marqueurs biologiques qui témoignent de cette maladie, considérés comme « sûrs » par beaucoup de médecins, donnent en fait un fort pourcentage de faux « négatifs », jusqu’à 40% selon les auteurs (7) à tel point que la recherche d’un outil diagnostic est jugée nécessaire (20). C’est de cette forme d’intolérance au gluten, celle qui constitue la partie émergée de l’iceberg, dont souffre le joueur Croate.

A côté de cette situation lésionnelle on trouve une autre forme d’intolérance, qui touche une fraction croissante d’individus. Il s’agit de ce qu’on désigne par « intolérance au gluten non coeliaque » (11). Cette situation a été prise en considération du fait que, depuis plusieurs années, certains patients présentent des symptômes liés à la consommation du gluten en l’absence de la maladie coeliaque. Chez eux, la biologie anti-coeliaque est négative et la biopsie intestinale, si elle est pratiquée, ne révèle aucune anomalie de la muqueuse grêle. Par contre, les symptômes régressent avec l’éviction du gluten. Cette nouvelle entité, appelée « sensibilité au gluten non coeliaque », affecte surtout les sujets de 40 à 60 ans. Mais on rencontre de plus en plus d’individus plus jeunes qui en souffrent. Ils se plaignent notamment de troubles survenant de quelques heures à quelques semaines après l’ingestion d’aliments à base de gluten. Ces derniers se manifestent à la fois par des symptômes digestifs et extra-digestifs, maux, de tête, fatigue, confusion, douleurs musculaires, comme lors du match que Djoko perdit contre le mangeur de Kinder Bueno.

Enfin la dernière forme de réponse immunitaire adverse dirigée contre le gluten consiste en une authentique allergie, plus particulièrement dirigée contre une fraction particulière de la gliadine, la « gliadine omega 5 ». Cette allergie se manifestera par des manifestations respiratoires (asthme, rhinite), cutanées (urticaire, eczéma) ou digestives, survenant quasi instantanément après consommation de pain, de farine, de pâtes…. La mise en évidence biologique de cette forme particulière d’intolérance repose sur la mesure des IgE spécifiques, comme pour n’importe quelle autre allergie. (21.). Cela reste un phénomène relativement rare comparativement à la forme insidieuse d’intolérance non coeliaque.

 

Réflexion 3 : QUAND LES RHUMATOS POINTENT L’INTESTIN :

Il est délicat de s’appuyer sur la biologie pour poser le diagnostic d’intolérance au gluten, en raison de l’incertitude du diagnostic biologique de la maladie coeliaque. Par ailleurs, de plus en plus de rhumatologues se montrent convaincus de l’implication de l’intolérance non coeliaque au gluten dans la survenue des douleurs chroniques. C’est ce qui a conduit certains d’entre eux à développer une approche révolutionnaire, poser le diagnostic à partir de l’intestin. Ils ont ainsi procédé à des biopsies intestinales chez des patients fibromyalgiques et ont constaté que chez ceux-ci, la plainte douloureuse chronique était corrélée de manière très nette à une importante présence de lymphocytes dans la muqueuse intestinale (9, 20). Plus on les retrouve nombreux à proximité des neurones intestinaux, et plus la perception douloureuse est élevée. Ces deux équipes ont observé, de manière indépendante, qu’avec l’éviction du gluten on notait une disparition des globules blancs et des douleurs. La réintroduction du gluten, à l’inverse, favorisait la réapparition des cellules immunitaires au niveau de la muqueuse, et le retour des douleurs. Pour eux le lien est évident, c’est ce qui les a conduits à inventer le concept de « lymphocytose entérique » pour décrire cette entité clinique. « Pensez-vous que ce rôle délétère du gluten puisse être attribué à une candidose ? » demandai-je dernièrement à Carlos Isasi, rhumatologue de l’Hôpital de la Porte de Fer à Madrid. Evidemment, me répondit-il lors de cet entretien, mais je n’en ai surtout pas parlé dans mon étude, car si j’avais mis cet élément en avant, j’aurais risqué de voir l’étude être refusée une quinzième ou une seizième fois ». En effet, à diverses reprises, ce travail pointant un problème de « rhumatologie intestinale », associé à un syndrome de fatigue chronique, a été refusé. Sans doute ne devait-il pas convenir au discours orthodoxe de la nutrition institutionnelle. Pourtant, le bénéfice de l’éviction du gluten chez les patients présentant une combinaison de troubles digestifs, de douleurs musculaires et de fatigue chronique, est étayé par un nombre d’études de plus en plus important (5, 9, 18, 20)

 

Denis Riché, spécialisé en Micronutriton –

Article paru dans “Sport & Vie” 22/02:2019

BIBLIOGRAPHIE :

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(3) : Coureges M, Fradin C & Coll (2010) : Mimétisme moléculaire entre une protéine mycélienne de Candida Albicans et le gluten : un leurre pour la transglutaminase et le système immunitaire. Une explication au déclenchement de la maladie coeliaque ? Abstracts of lectures and communications of the french society of Medical Mycology : J.Mycol.Med, 20 : 237-8.

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(20) : Rodrigo L, Blanco I & Coll (2014) : Effect of one year of a gluten-free diet on the clinical evolution of irritable bowel syndrome plus fibromyalgia in patients with associated lymphocytic enteritis : a case-control study. Arthritis Res. And Therap., 16 : 421-32.

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